Catherine Streel a suivi des études d’économie pure à l’UCL et a été chercheur en économie au Bureau fédéral du Plan, où elle a contribué aux analyses des perspectives économiques et de l’impact de mesures de politique économique pendant 14 ans.

Elle a ensuite réorienté son activité professionnelle dans le champ culturel : elle a notamment travaillé dans deux centres culturels en Wallonie (à Marche-en-Famenne et à Eghezée) essentiellement dans les secteurs des arts plastiques et du patrimoine. C’est dans ce cadre qu’elle a été amenée à régulièrement travailler avec des écoles, soit ponctuellement autour des activités du Centre, soit dans le cadre de projets plus longs. En 2019, elle présente son mémoire Un projet de médiation culturelle en lien avec l’instauration dans l’enseignement du parcours d’éducation culturelle et artistique (PECA).

Aujourd’hui, elle fait partie de l’équipe en charge des activités extra-scolaires pour les 3-16 ans à la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek-Saint-Jean.

Dans l’interview d’aujourd’hui, Catherine Streel nous dévoile les impacts de l’apparition du PECA sur sa profession et nous résume le mémoire qu’elle a écrit sur ce sujet .

Médiation culturelle et Pacte d’Excellence, une alliance ?

Catherine Streel, après quelques années d’expérience dans le domaine culturel et plus particulièrement dans le suivi et l’animation de projets culture-école, vous vous êtes lancée dans une nouvelle formation consacrée à la médiation culturelle.
Dans votre travail de fin d’études, vous vous êtes interrogée quant à la place que pourrait occuper la médiation culturelle à l’école de demain. Est-ce bien cela ?

Oui, il s’agissait pour moi de confronter ce que j’avais appris du terrain et de cette formation à la vision de l’éducation culturelle et artistique présentée dans le Pacte d’Excellence et plus spécifiquement dans le PECA (le Parcours d’Éducation Culturelle et Artistique). Le point de départ de mon questionnement consistait à essayer de comprendre l’impact de ce nouveau contexte sur le rôle des médiateurs culturels à l’égard des établissements scolaires : va-t-il, en définitive, bousculer nos façons de concevoir le travail avec les écoles ?

Pouvez-vous d’abord nous expliquer en quoi le PECA, qui est un projet issu du monde de l’enseignement, interpelle la sphère culturelle ?

En fait, le PECA est issu de la réflexion de la « Coupole Alliance Culture-Ecole », un groupe de travail rassemblant des acteurs qui proviennent autant du monde de l’enseignement que du monde culturel. Le PECA peut clairement être mis en relation avec les objectifs des politiques culturelles en Fédération Wallonie-Bruxelles, ceux-ci oscillant entre démocratisation culturelle (visant l’accès physique et symbolique aux œuvres d’art et au patrimoine), démocratie culturelle (qui, par le biais de l’expérience et de la participation, entend favoriser l’expression de sa culture) et droits culturels (dont l’objectif est la participation à la vie sociale et le développement d’un regard critique sur la société). Dans ces trois référentiels, l’art et la culture sont investis d’une mission : celle de soigner les maux du social. Avec la création du PECA, l’art et la culture seraient en quelque sorte pourvus d’une mission additionnelle : celle de soigner les maux de l’enseignement.

Actuellement, comment peut-on décrire les relations entre le monde de la culture et celui de l’école ?

Parallèlement à la réflexion ayant menée au Pacte et au PECA, la Fédération Wallonie-Bruxelles a explorée cette question. Il s’est agi de créer des « laboratoires » dans les écoles sous forme de résidences d’artistes. L’Observatoire des Politiques Culturelles a pris en charge l’analyse des résultats issus de ces « laboratoires » et a dirigé une enquête plus large visant à rendre compte des différentes modalités des relations, déjà existantes, entre culture et enseignement. Ces études montrent notamment que les difficultés rencontrées pour consolider davantage les liens entre culture et école proviennent à la fois du manque de temps des enseignants pour développer des activités culturelles dans le temps scolaire mais aussi de leur manque d’informations sur l’offre culturelle. En redéfinissant les domaines d’apprentissage et en imposant le PECA, le Pacte a donc pour objectif de libérer du temps scolaire pour les activités artistiques et culturelles. Quant au manque d’informations de la sphère de l’enseignement par rapport à l’offre culturelle, le Pacte propose de le résoudre par la création d’une nouvelle fonction dans les écoles : celle des « référents culturels ».

Des « référents culturels » ? Est-ce qu’il s’agit de « médiateurs culturels » ?

C’est une question que je me suis posée en étudiant le Pacte pour y déceler en quoi le PECA se distinguait des pratiques existantes. Il faut savoir que, dans le Pacte et le PECA, on ne parle pas, a priori, de « médiation culturelle ». En réalité, les dispositions liées à la mise en œuvre du PECA identifient deux types de « référents culturels » : d’une part, dans le monde enseignant et d’autre part, chez les opérateurs culturels. Dans la description du rôle des référents culturels à désigner du côté des écoles, il n’y a aucune allusion à la médiation culturelle ; seuls sont mentionnés les rôles d’information et d’intermédiaire avec les opérateurs culturels. En revanche, lorsqu’on se penche sur le portrait des référents culturels liés au monde culturel, on trouve mention de la notion d’animation et celle-ci est un des aspects de la médiation culturelle !

Pensez-vous qu’une place plus large devrait être faite à la médiation culturelle dans le PECA ?

Oui, c’est le cœur de ce que je développe dans mon travail de fin de formation. Je pense que si l’on veut que le projet du PECA, développé par chaque école, ait une chance de produire ce qu’on attend de lui, c’est-à-dire l’éducation (et non plus l’apprentissage) « à » et « par » la culture, il importe qu’une médiation culturelle soit à l’œuvre au sein même de l’école. Et celle-ci doit être de nature multiple. Favoriser la rencontre avec les œuvres, leur fréquentation devant permettre un affinement de la sensibilité sur un mode direct, spontané et naturel, c’est bien. Mais il faut aussi exploiter les différentes représentations et croyances pour déconstruire et reconstruire les composants de l’objet culturel afin de développer une capacité à penser la culture et… une capacité à penser. Pour cela, il faut que l’équipe éducative soit outillée et qu’elle puisse aussi faire lien en son sein-même et avec les parents pour que ceux-ci comprennent la transversalité avec les autres domaines d’apprentissage voulue pour le PECA.

Est-ce que cela veut dire qu’il faudrait un médiateur culturel attaché à chaque école ?

Ce n’est pas prévu par le dispositif du PECA et je ne crois pas que ce soit la meilleure option. De par leur position au cœur des missions de l’école, les enseignants semblent les mieux placés pour faire le lien. Toutefois, leur expertise en matière d’enseignement et leur connaissance du contexte de leur école ne signifient pas forcément qu’ils ont la pratique ou les compétences pour assurer cette médiation culturelle dans et autour du PECA. Et ceci est sans doute d’autant plus vrai dans le cas d’écoles qui, jusqu’ici, ont accumulé peu d’expériences d’activités culturelles et artistiques à l’école.

Que proposez-vous alors ?

Il m’est rapidement apparu que dans la phase de mise en œuvre du PECA, il serait important de prévoir un dispositif d’accompagnement de l’équipe éducative, accompagnement qui soit aussi formation mais sur le mode de la médiation culturelle. Son objectif, pour moi, doit être double : d’abord, permettre de mieux comprendre, éprouver et vivre intimement comment et en quoi l’art et la culture constituent des registres d’appréhension du monde ; ensuite, faire voir ce que cela peut apporter en termes d’apprentissage, de développement individuel et collectif dans l’équipe mais aussi au sein de chaque classe.

Du coup, la médiation culturelle à mettre en œuvre dans la phase initiale de l’introduction du PECA dans les écoles devrait s’envisager surtout pour l’équipe éducative ?

Oui mais pas seulement. L’idée que j’ai eue, c’est de proposer d’expérimenter pendant un an un double parcours culturel et artistique dans les écoles, un pour les élèves et un pour l’équipe éducative. Ce double parcours « initial » serait accompagné d’un médiateur culturel qui suit le projet du début à la fin. Un tel projet consisterait pour les enseignants à vivre un PECA à la fois sur le mode expérientiel (centré sur leur vécu en tant que personne) et sur le mode expérimental (centré sur l’observation de ce qui se passe chez les élèves). Cela devrait leur permettre de déployer des références et des compétences pour le développement collectif du PECA de leur école.

Dans un tel projet, quelle serait la place du médiateur culturel ?

Il s’agirait pour le médiateur culturel de travailler de manière inclusive avec l’équipe éducative, en tant que personne. Si l’on veut que l’équipe éducative comprenne intimement ce qui peut être en jeu avec le PECA, il faudrait que le projet leur permette d’abord de vivre des rencontres culturelles avec des œuvres et avec des artistes, sans se poser de questions, dans le plaisir de l’expérience car la dimension du « plaisir » est une dimension essentielle de la médiation culturelle. Et, entre parenthèses, c’est aussi une dimension que le Pacte souhaite introduire ou réintroduire dans l’enseignement avec le plaisir d’apprendre. Ce n’est qu’après, dans la série d’échanges autour de ces rencontres, avec ce qu’on appelle la réception secondaire, c’est-à-dire la réception et la compréhension qui se produisent quand on en discute, que les « effets » de ces rencontres seront conscientisés. Dans ces échanges, il est important que la parole de chacun ait le même poids, c’est-à-dire que le médiateur culturel exprime son vécu au même titre que les autres, sans prendre une pos-ture d’expert. Il devra néanmoins proposer une organisation des conditions de chaque échange, de façon à construire progressivement quelque chose de commun et de partagé, dans un processus s’autonourrissant.

Qu’entendez-vous par processus ?

Eh bien, comme toute médiation culturelle, le projet doit se concevoir comme un processus : il doit pouvoir donner une liberté, s’ouvrir à la transformation et ne pas se dérouler selon les étapes prédéfinies à l’origine. C’est peut-être même lorsqu’il se dirige ailleurs que prévu, qu’il est le plus réussi… En effet, ce projet incorpore une dimension évaluative qui est à la fois pluraliste, de tous les participants impliqués, et positiviste, le sens émergeant de la délibération, et ces étapes de type évaluatif feront probablement émerger des envies (d’approfondir, de tester d’autres rencontres, d’autres pratiques…) qui changeront ou feront évoluer le projet.

Planifiez-vous une mise en œuvre concrète de ce projet ?

Non mais j’aimerais bien ! Je m’explique. Depuis que j’ai mené cette réflexion, ma situation professionnelle a changé et mon travail porte désormais sur l’extra-scolaire, un autre champ de médiation culturelle passionnant. Je n’ai donc pas la possibilité de tenter de mettre en œuvre concrètement ce projet. Mais je crois que la réflexion que j’ai menée a du sens et je serais ravie qu’elle serve de source d’inspiration, par exemple, à des projets que la Cellule Culture-Enseignement accepterait de subsidier.

Pour finir, la question que nous posons à tous les intervenants : comment imaginez-vous la place de l’artiste et/ou de l’art dans l’école de demain ?

Avec le Pacte et le PECA, la présence de l’art et de la culture à l’école ne sera plus optionnelle. Cependant, le risque existe, je pense, qu’ils soient juste considérés comme des matières à enseigner, avec un nombre requis de sorties et d’activités. Or, ce que l’art propose, et les textes relatifs au Pacte en sont le reflet, c’est le développement d’une autre intelligence, plus émotionnelle, plus sensorielle et sensible, moins verbale… mais tout autant complexe et peut-être plus sociale. C’est cette intelligence-là que les artistes développent. Dans l’école de demain, leur présence et leur travail avec les enfants dans des ateliers ou sur des projets devraient absolument être connectés aux autres apprentissages et à la vie de l’école. Je pense que c’est tout l’enjeu de ce que le Pacte propose avec le PECA et cela requerra sans doute des ajustements dans certaines habitudes et conceptions de l’enseignement mais aussi dans la façon qu’auront les artistes à devoir aussi travailler avec les enseignants.